Les concerts de LA SAS

LEWIS OFMAN

Le Sucre (Lyon) - 19h - 29,70€

LEWIS OFMAN

️ Vendredi 19 février 2027
Le Sucre (Lyon)
  Billetterie ouverte !


Un transformateur électrique est installé devant le studio de Lewis OfMan. C’est ici qu’il a achevé 50KWATTS. Cette boîte de moins de deux mètres de haut est ornée d’un petit panneau indiquant “DANGER DE MORT”. La densité de son circuit de générateurs correspond à l’énergie de ce nouvel album : faire beaucoup mais condensé, faire fort mais avec peu. Lewis OfMan l’a en effet conçu comme un organisme aussi modeste que puissant, pareil à une goutte de mercure qui pèse un poids fou ou un minuscule trou noir capable d’engloutir l’univers d’une seule bouchée. Ici, l’électricité n’est pas une méthode mais un environnement, une condition, une donnée, ou bien simplement un réseau ; celui qui irrigue la ville toute entière et permet à la fois aux gens de manger, d’avancer, d’écrire ou de danser.

C’est d’ailleurs à l’entrée d’un club parisien que nous nous sommes rencontrés, un gobelet à la main et la lumière des néons plein les yeux, à l’été 2024. Je ne l’ai appris que plus tard, mais Lewis OfMan venait tout juste de trouver l’idée de cet opus. Après deux albums (Sonic Poems, en 2022 ; puis Cristal Medium Blue, en 2024), trois EPs, des productions ou des collaborations avec des artistes comme Rejjie Snow, Vendredi sur Mer, Empress Of, Coco & Clair Clair ou Carly Rae Jepsen et des concerts aux quatre coins du monde, cette intuition lui est venue grâce à deux signes du destin. D’abord avec un morceau, Smash, le single et le mètre-étalon de ce projet, qu’il compose de retour de tournée, pris par un élan d’inspiration alors qu’il pensait seulement réinstaller ses instruments chez lui. Dans les semaines qui suivent, quelques jours avant de me croiser sur ce trottoir, il explore les trésors de l’un des disques de bruitage pour DJs qu’il collectionne et utilise souvent comme des banques de samples pour ses compositions, le morceau d’introduction 1watt en témoigne, en posant tout de suite son attention sur un fragment d’une poignée de secondes qu’il isole, dissèque et retouche jusqu’à ce qu’il n’en reste plus qu’une voix qui déclame : 50KWTTS. Cette quantité électrique, conséquente mais raisonnable, suffisante pour alimenter deux mille téléphones, dix sèche-cheveux ou cinquante synthétiseurs, mais ridicule si on la compare aux capacités d’une grande usine ou d’un gros festival, représente d’abord un potentiel : une puissance limitée. Ce titre rappelle surtout que le watt est avant tout un rythme, celui auquel l’électricité est produite ou consommée, celui que Lewis OfMan fabrique en utilisant la saturation comme percussion, celui qu’il s’impose pour commencer à travailler sur cet album dont il tient désormais le concept en écrivant certains de ses passages, Birthday Party notamment, avec l’aide de Kyosuke Nonoyama. Le courant passe.

Il faudra plus d’un an pour que nous nous retrouvions, à Séoul cette fois. C’est l’amour qui nous emmène là-bas, lui comme moi. Quand il n’est pas en train d’apprendre de nouveaux mots ou de se promener entre mille découvertes, Lewis OfMan se concentre sur son projet, toujours avec les mêmes règles ; ne pas chercher le contrôle, croire au hasard aussi dur qu’un mathématicien, se contenter des machines qui lui tombent dessus. Lewis OfMan a commencé à faire de la musique sur le portable de sa mère et a trouvé son nom en détournant le pseudonyme que son frère s’était trouvé sur un jeu vidéo. Il vient d’une génération bercée par la technologie et refuse de la voir comme un fétiche ; il n’en demande pas beaucoup mais en tire le maximum. Quelques claviers, une guitare et le vieux processeur d’effets d’une platine Pioneer lui suffisent. Les compositions se succèdent, entre journées rigoureuses et coups de chance, comme quand il surprend Doyeon Kim en train de prononcer le mot Electronicity qu’elle répètera pour le titre éponyme. Je le rejoins un soir dans l’appartement où il a installé son studio face à une fenêtre qui donne sur le relief et les gratte-ciels. Il commence par me montrer tous les logos d’interdiction qu’il a photographiés depuis qu’il est arrivé ici. Ce langage pictographique et son esthétique de la contrainte lui rappellent la tension qu’il veut donner à son album. Je lui suggère de lire J-G. Ballard. Il me propose ensuite d’écouter un avant-goût de 50KWTTS qu’il continue de modifier comme un peintre devant une toile pas vraiment sèche, et ce qui me surprend immédiatement, ce n’est pas tant la férocité grunge qui surgit à chaque ligne de basse ou de batterie, mais plutôt l’histoire que me racontent ces sons, le récit qui m’apparaît en me disant que chaque morceau pourrait être une chambre différente d’une même ville ; la ville que je vois apparaître sous mes yeux et s’allumer dans mon imaginaire.

Quelques semaines plus tard, sur les conseils de l’ingénieur du son Bruno Ellingham, Lewis OfMan s’en ira au Pays de Galles pour offrir une nouvelle dimension sonore à ces maquettes dans les studios Rockfield. C’est là qu’il donne à ses batteries une telle amplitude, électrique disons, face au Wonderwall qui a autrefois fasciné Oasis. Mais le retour à Paris est plus difficile. Toute recherche de maîtrise est vaine ; le flux impossible à dompter. Il décide donc de traverser la Manche à nouveau, direction Londres cette fois, pour prendre ses quartiers face à ce transformateur menaçant. Le lâcher prise revient, les idées aussi, que ce soit en utilisant le micro d’une caméra pour enregistrer ses instruments ou en naviguant entre des interviews qui deviendront des motifs essentiels de 50KWTTS, à l’instar des voix de Marie Davidson ou de Victoria Legrand, la chanteuse de Beach House, qu’on entend ponctuer Watch Me et Show Business. Les morceaux progressent aussi vite que l’électricité parcourt la ville, arrivant là pour réchauffer un plat ou une maison, ici pour éclairer une salle, activer un outil ou amplifier un piano, jusqu’au jour de l’aboutissement de cet opus assez quantique pour donner autant envie de faire la fête que de se concentrer. C’est toujours là où il réside désormais et que nous nous revoyons, autour d’un café puis par écrans interposés. Il me parle de ce son comprimé, me raconte qu’il a fini par lire J-G. Ballard au milieu d’une nuit d’insomnie avant de faire la première partie de Muse dans un stade coréen puis commence à me dire à quoi ressemblera la suite des événements, la release party à Brixton, les visuels qu’il concocte avec Jesse Crankson et Jake Elwin du Studio Obsolete et la tournée qu’il prépare déjà avec Adrian Libeyre Ramirez, un seul en scène avec trois synthétiseurs et une mini-guitare, le plus léger mais le plus bruyant possible, pour mélanger ces nouveaux morceaux aux titres d’albums précédents dans un enchevêtrement de câbles et d’échafaudages qui ne seront jamais décoratifs mais toujours utilitaires.

Quand je suis sur le point de lui avouer toutes les histoires que son projet m’a évoqué, quand je m’apprête à lui révéler que l’écouter me pousse chaque fois à figurer cette nouvelle ville de son monde, avec ses chambres éclairées et ses gens qui mangent, qui avancent, qui écrivent ou qui dansent, je m’imagine soudain au milieu d’un concert, guettant d’abord son attitude tantôt stoïque tantôt délirante, m’aventurant ensuite vers le fond de la salle à la recherche d’une boîte électrique barrée d’un petit panneau indiquant “DANGER DE MORT”, en ouvrant enfin les portes pour observer chaque diode comme si quelque chose allait bientôt déraper, immobile face à cette folie contenue, et je me dis que décidément, tout ne tient qu’à un fil.

Un concert présenté par La SAS en accord avec AEG.

   LE LIEU :
Le Sucre

 


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